Une nuit, un homme arriva dans une ville. Une ville pas très grande, avec tout au moins quelques commerces au centre. Il posa sur le pavé son bagage, composé d’une petite valise à roulettes, et s’assit sur un banc. Un banc pas très large, ni très confortable. Puis il se mit à regarder autour de lui. Le néant, si ce n’est un lampadaire allumé, en face de lui. Avait-il suivi cette lumière sans le savoir, tel un Melchior moderne, pour arriver sur ce banc, dans cette ville ? « Peut-être. », se dit-il. « Un peu compliqué, quand même », ajouta-t-il. Qu’importe, il se sentait heureux là, sur ce banc, à la lumière blafarde de ce lampadaire. Il rajusta son unique vêtement, un caleçon, et entreprit l’inventaire de sa valise. Il tira consciencieusement la fermeture éclair ; la valise était vide. « C’est bon, il ne manque rien », dit-il a voix haute. Il avait prévu de voyager léger. Quand il releva la tête, le lampadaire se mit a grésiller, puis s’éteignit lentement, plongeant le lieu dans une obscurité complète. L’homme maugréa dans sa barbe quelques instants, puis se tut, et ferma les yeux, comme si l’obscurité était l’occasion pour lui de se lancer dans une profonde méditation. Il fut vite interrompu par la lumière éclatante du lampadaire qui s’était soudain rallumé. « Encore un lampadaire défectueux », soupira-t-il. Mis à part ces soucis de concentration, cette situation ne déplaisait pas à notre homme, et même s’il sentait qu’avec le temps viendrait un ennui certain, il ne voulait pas quitter le banc qui l’avait accueilli dans cette étrange ville. Etrange : c’était lui, l’étranger, qui se sentait dans cette ville comme chez lui. Il était vraiment heureux, et laissait son esprit divaguer à diverses réflexions. Sa situation l’intriguait. Il se mit à énumérer : « Le néant, puis la lumière, et enfin moi. Dieu serait-il directement passé du premier au septième jour de la création ? » L’homme se gratta la tête d’un air dubitatif. Il s’interrompit dans ses pérégrinations intellectuelles en voyant s’approcher dans la brume un autre lampadaire, vraiment éteint cette fois-ci. Un être humain, se reprit-il lorsqu’il distingua enfin le visage aigu du vieil homme tout de noir vêtu qui marchait doucement vers lui. « Eve, qui sait ? Non, celui-là a bien l’air d’un homme », se dit-il intérieurement. Il avait l’apparence d’un vieillard, mais le très léger sourire qu’il arbora dès qu’il vit notre homme éclaira soudainement son visage, lui donnant comme une nouvelle jeunesse.
« Mon nom n’est pas Eve, je m’appelle Lupémésophe. Je suis le seul savant de cette ville endormie, et j’ai occupé les dernières années de ma vie à construire ce lampadaire qui devait me faire rencontrer un homme capable de me sortir de ma tristesse. Il m’a fallu exploiter chaque parcelle de mon intelligence, capter chaque étincelle de savoir scientifique qui existe dans le monde pour fabriquer cette merveille technique. Et maintenant, te voici. Quel est ton nom ?
- Personne n’a pris la peine de m’en donner un, pas même moi. D’ailleurs à quoi servirait un nom à un homme ayant pour seul fréquentation un lampadaire ? Et toi, pourquoi es-tu habillé tout en noir ?
- En vérité, homme heureux, tout le savoir que j’ai accumulé au long de ma vie ne m’a pas permis d’accéder au bonheur. Les habitants de cette ville se sont plongés par paresse dans le sommeil le plus profond, m’ayant chargé auparavant de mettre toute mon énergie à trouver un homme qui puisse me dire comment devenir heureux. Je suis aujourd’hui las, et le temps a creusé mon visage.
L’homme heureux restait de marbre.
- Joli programme, mais je t’avouerai, Lumépof, que j’étais bien tranquille jusqu’à ce que tu viennes m’ennuyer avec tes discours d’emberlificoteur. Tiens, toi qui es si savant, est-ce que tu peux au moins m’expliquer pourquoi je suis arrivé sur ce banc ? Il me semble bizarrement que je n’y suis pas par hasard.
- En vérité, il m’est apparu au cours de mes recherches que ma tristesse maladive tenait à la somme des connaissances que j’ai accumulées, et que le seul moyen d’être heureux, c’était d’être le moins savant possible. J’ai donc décidé de fabriquer un lampadaire qui attire à moi par sa lumière l’homme le plus imbécile du monde. Ainsi, en étudiant cet homme, je comprendrai comment perdre mon savoir pour devenir heureux.
- Et qui donc est cet homme le plus imbécile du monde ? J’aurais bien aimé rencontrer pareil énergumène, mais apparemment, ton lampadaire n’a pas encore rempli son office. Tu crois vraiment, Lupof, qu’il sera capable de t’aider ? dit l’homme heureux sur un ton sarcastique, partant ensuite dans un grand éclat de rire.
- En vérité, homme heureux, c’est toi et pas un autre que j’attendais, répondit calmement Lupémésophe, le sourire aux lèvres. Maintenant que tu es là, l’humanité toute entière connaîtra un nouvel âge, et la tristesse disparaitra.
Le visage de l’homme heureux se crispa alors durant quelques secondes, et n’y tenant plus, il s’exclama enfin :
« Ce serait donc moi l’homme le plus imbécile du monde !? »
Après un court moment de silence, la lumière du lampadaire fit lentement apparaître des larmes brillantes comme de petits diamants dans les yeux de l’homme heureux, qui s’écria dans un dernier effort, la gorge nouée :
« Va au diable, toi et ta ville de fantômes ! Et tâche de faire en sorte que ton prochain lampadaire éclaire convenablement ! »
L’homme s’éloigna en sanglotant, trainant sa valise à roulettes derrière lui sur le pavé, dans un bruit assourdissant. Le voyant s’en aller pour toujours, Lupémésophe perdit son sourire. Comme si le temps s’accélérait, son visage se creusa de rides, son dos se courba progressivement, puis, dans un geste désespéré, il s’appuya de sa main sur le banc, s’y allongea, et sombra lentement dans un profond sommeil, comme un vieillard surpris par le froid.
