Monday, September 25, 2006

L'Homme du banc


Une nuit, un homme arriva dans une ville. Une ville pas très grande, avec tout au moins quelques commerces au centre. Il posa sur le pavé son bagage, composé d’une petite valise à roulettes, et s’assit sur un banc. Un banc pas très large, ni très confortable. Puis il se mit à regarder autour de lui. Le néant, si ce n’est un lampadaire allumé, en face de lui. Avait-il suivi cette lumière sans le savoir, tel un Melchior moderne, pour arriver sur ce banc, dans cette ville ? « Peut-être. », se dit-il. « Un peu compliqué, quand même », ajouta-t-il. Qu’importe, il se sentait heureux là, sur ce banc, à la lumière blafarde de ce lampadaire. Il rajusta son unique vêtement, un caleçon, et entreprit l’inventaire de sa valise. Il tira consciencieusement la fermeture éclair ; la valise était vide. « C’est bon, il ne manque rien », dit-il a voix haute. Il avait prévu de voyager léger. Quand il releva la tête, le lampadaire se mit a grésiller, puis s’éteignit lentement, plongeant le lieu dans une obscurité complète. L’homme maugréa dans sa barbe quelques instants, puis se tut, et ferma les yeux, comme si l’obscurité était l’occasion pour lui de se lancer dans une profonde méditation. Il fut vite interrompu par la lumière éclatante du lampadaire qui s’était soudain rallumé. « Encore un lampadaire défectueux », soupira-t-il. Mis à part ces soucis de concentration, cette situation ne déplaisait pas à notre homme, et même s’il sentait qu’avec le temps viendrait un ennui certain, il ne voulait pas quitter le banc qui l’avait accueilli dans cette étrange ville. Etrange : c’était lui, l’étranger, qui se sentait dans cette ville comme chez lui. Il était vraiment heureux, et laissait son esprit divaguer à diverses réflexions. Sa situation l’intriguait. Il se mit à énumérer : « Le néant, puis la lumière, et enfin moi. Dieu serait-il directement passé du premier au septième jour de la création ? » L’homme se gratta la tête d’un air dubitatif. Il s’interrompit dans ses pérégrinations intellectuelles en voyant s’approcher dans la brume un autre lampadaire, vraiment éteint cette fois-ci. Un être humain, se reprit-il lorsqu’il distingua enfin le visage aigu du vieil homme tout de noir vêtu qui marchait doucement vers lui. « Eve, qui sait ? Non, celui-là a bien l’air d’un homme », se dit-il intérieurement. Il avait l’apparence d’un vieillard, mais le très léger sourire qu’il arbora dès qu’il vit notre homme éclaira soudainement son visage, lui donnant comme une nouvelle jeunesse.

« Mon nom n’est pas Eve, je m’appelle Lupémésophe. Je suis le seul savant de cette ville endormie, et j’ai occupé les dernières années de ma vie à construire ce lampadaire qui devait me faire rencontrer un homme capable de me sortir de ma tristesse. Il m’a fallu exploiter chaque parcelle de mon intelligence, capter chaque étincelle de savoir scientifique qui existe dans le monde pour fabriquer cette merveille technique. Et maintenant, te voici. Quel est ton nom ?

- Personne n’a pris la peine de m’en donner un, pas même moi. D’ailleurs à quoi servirait un nom à un homme ayant pour seul fréquentation un lampadaire ? Et toi, pourquoi es-tu habillé tout en noir ?

- En vérité, homme heureux, tout le savoir que j’ai accumulé au long de ma vie ne m’a pas permis d’accéder au bonheur. Les habitants de cette ville se sont plongés par paresse dans le sommeil le plus profond, m’ayant chargé auparavant de mettre toute mon énergie à trouver un homme qui puisse me dire comment devenir heureux. Je suis aujourd’hui las, et le temps a creusé mon visage.

L’homme heureux restait de marbre.

- Joli programme, mais je t’avouerai, Lumépof, que j’étais bien tranquille jusqu’à ce que tu viennes m’ennuyer avec tes discours d’emberlificoteur. Tiens, toi qui es si savant, est-ce que tu peux au moins m’expliquer pourquoi je suis arrivé sur ce banc ? Il me semble bizarrement que je n’y suis pas par hasard.

- En vérité, il m’est apparu au cours de mes recherches que ma tristesse maladive tenait à la somme des connaissances que j’ai accumulées, et que le seul moyen d’être heureux, c’était d’être le moins savant possible. J’ai donc décidé de fabriquer un lampadaire qui attire à moi par sa lumière l’homme le plus imbécile du monde. Ainsi, en étudiant cet homme, je comprendrai comment perdre mon savoir pour devenir heureux.

- Et qui donc est cet homme le plus imbécile du monde ? J’aurais bien aimé rencontrer pareil énergumène, mais apparemment, ton lampadaire n’a pas encore rempli son office. Tu crois vraiment, Lupof, qu’il sera capable de t’aider ? dit l’homme heureux sur un ton sarcastique, partant ensuite dans un grand éclat de rire.

- En vérité, homme heureux, c’est toi et pas un autre que j’attendais, répondit calmement Lupémésophe, le sourire aux lèvres. Maintenant que tu es là, l’humanité toute entière connaîtra un nouvel âge, et la tristesse disparaitra.

Le visage de l’homme heureux se crispa alors durant quelques secondes, et n’y tenant plus, il s’exclama enfin :

« Ce serait donc moi l’homme le plus imbécile du monde !? »

Après un court moment de silence, la lumière du lampadaire fit lentement apparaître des larmes brillantes comme de petits diamants dans les yeux de l’homme heureux, qui s’écria dans un dernier effort, la gorge nouée :

« Va au diable, toi et ta ville de fantômes ! Et tâche de faire en sorte que ton prochain lampadaire éclaire convenablement ! »

L’homme s’éloigna en sanglotant, trainant sa valise à roulettes derrière lui sur le pavé, dans un bruit assourdissant. Le voyant s’en aller pour toujours, Lupémésophe perdit son sourire. Comme si le temps s’accélérait, son visage se creusa de rides, son dos se courba progressivement, puis, dans un geste désespéré, il s’appuya de sa main sur le banc, s’y allongea, et sombra lentement dans un profond sommeil, comme un vieillard surpris par le froid.


Renaisssance

Ferruccio regarda sa montre. Il était déjà huit heures. Il se leva du large fauteuil en cuir dans lequel il s'était assis, et se dirigea vers le grand miroir qui ornait la pièce, et dont le temps avait effacé presque toutes les dorures. Le temps, encore le temps… il lui semblait que le costume bleu foncé qu'il boutonnait était déjà couvert de poussière. Tandis qu'il mettait lentement ses gants blancs, avec la précision d'un officier qui s'apprête à se donner la mort, il fixait ses propres yeux dans la glace, comme pour percer le mystère des sentiments qui le secouaient depuis quelques jours. Trois longues années de formation dans une des meilleures écoles du pays seraient, dans quelques minutes, récompensées. Trois années de dur labeur, de travail sans relâche consacré entièrement à l’entrée tant espérée dans le Système. Il sentait déjà le poids du collier qu’il revêtirait, de ce sésame qui lui permettrait enfin de s’oublier lui-même, de fuir ses devoirs et ses droits pour se remettre entre les mains du Système. L’image de son père le serrant dans ses bras au moment de son départ lui revenait à l’esprit. Il lui avait semblé partir pour une guerre dont il ne devait jamais revenir, et désormais il en était sûr, c’était bien une guerre qu’il allait mener ; non pas une guerre stérile contre lui-même, contre ses propres sentiments ou contre d’autres individus, mais une guerre permanente au service du Système.
Il était maintenant impatient d’être utile, il désirait ardemment servir. Pourtant, la peur le saisissait lentement. Trois années de foi inébranlable, et il fallait que le doute s’empare de lui une heure avant la cérémonie… Ferruccio regrettait pour la première fois l’isolement essentiel à sa formation. Mais cette solitude était nécessaire pour pouvoir éprouver, une fois la cérémonie achevée, la puissance du groupe qui prendrait en main sa destinée. Car dans le Système, la solitude n’existe pas, l’individu n’existe plus, la masse prend le dessus. L’initié adore le Système, et l’initié est le Système. La hiérarchie y est telle un escalier où le commencement est aussi la fin, un cercle où l’on tourne infiniment sans autre espoir que la mort, à laquelle seuls les plus méritants sont promis. Il pensait avoir soigneusement étudié tous les avantages de son Initiation, qui le libérerait de la fatigue de l’existence agitée qui l’avait mené jusque là. Mais son désir bien humain de liberté sans entrave prenait le dessus au moment où il s’y attendait le moins, quelques minutes avant de jurer une éternelle fidélité au Système.
Son regard aiguisé fit le tour de la pièce sombre, et s’arrêta sur son arme de service, posée sur son bureau empire. Il songea à la saisir et à mettre fin à cette tempête qu’il lui semblait pourtant avoir vaincue dès son entrée dans l’Ecole. Tant d’autres l’avaient fait avant lui… Toujours immobile, il ferma les yeux et se remémora ces mots répétés, scandés chaque jour de sa formation : Virtus et Voluntas. C’étaient les seules choses auxquelles il était certain de croire, et finir là, dans cette pièce, c'était avouer à tous sa faiblesse devant le choix, sans même pouvoir s'en défendre depuis l'autre monde.
Se répétant inlassablement cette devise, il parvint enfin à rompre l’immobilité qui l’avait saisi et se mit ainsi en marche, d’un pas presque militaire, dans le long et froid couloir qui reliait le quartier des apprentis au hall du Palais Verdazzo. Tandis qu’il montait les marches de l’escalier d’apparat qui conduisait à la salle d’Investiture, il entendait de plus en plus distinctement la rumeur douce de l’assemblée des Initiés. Il se sentait comme apaisé par ce chuchotement qui résonnait dans tout le hall et l’enveloppait d’un nimbe rassurant. Décidément, c’était bien cela qu’il recherchait : l’apaisement, le repos de l’esprit, la certitude d’œuvrer pour le bien. Sa vie serait à l’image de ce large escalier bordé par des colonnes : symétrique. Ferruccio s’arrêta. Ce sentiment si étrange qui l'habita soudain, ce frissonnement incontrôlable qu'il avait dû fuir jusqu'ici, c'était bien de l'amour. Lui serait-il enfin permis d'aimer, sans même souhaiter être aimé en retour?
N'y tenant plus, il courut cette fois vers l’immense porte à double battant, l’ouvrit brutalement. Les Initiés réunis dans la salle se turent soudain, et, formant deux rangées de chaque côté de l’allée centrale, dégainèrent lentement leur sabre, tout en disant tout bas et par trois fois : « Virtus et Voluntas »… Puis le silence se fit. Ferruccio n’avait pas bougé. Il distinguait, à l’autre extrémité de l’allée, une tache rouge sur le parquet foncé. Il s’approcha lentement, plein d’appréhension, et vit le coussin pourpre sur lequel était posé le collier tant désiré.
Il le souleva avec précaution et le passa autour de son cou. Il ressentait enfin ce poids salvateur, il goûtait cette Renaissance dont il n’avait pas pu avoir conscience lors de son baptême, il pouvait enfin respirer. Il n’était plus seul.
Utopie


Oublie. Imagine.
Tu vis dans une petite cabane en bois de cèdre, dans la montagne. Tu as accumulé dans cette cabane tout le savoir de l'Humanité. L'unique mission que tu dois accomplir, c'est de faire connaître à la Terre entière ce savoir que tu découvres chaque jour dans un recoin de ta cabane. Quand tu lis, tu inspires, quand tu expires, le monde comprend.
Tu ne connais pas de jouissance sexuelle, ton unique jouissance, c'est le progrès de l'Humanité. Tu n'as pas faim, ton unique nourriture est le savoir dont tu t'enivres chaque jour. Tu travailles sans relâche au service du monde, qu'il fasse jour ou qu'il fasse nuit. Tu ne connais pas la fatigue, tu ne guettes pas la mort : tu sais qu'aucun repos ne te sera accordé tant que tu ne te seras pas acquitté de ta tâche.
Un jour, le soleil se lève, éclairant la Terre avec une force inhabituelle. Tu es debout sur une estrade infinie. Au milieu exact de l'estrade, un micro seulement. Le public, c'est le monde, l'Humanité entière qui s'est rassemblée dans une plaine immense. Car elle sait que toi, le chercheur, a enfin trouvé le trésor qu'il cherchait : la Vérité. Tu ignores le pouvoir, une seule chose t'importe : le devoir.
D'une main assurée, tu tiens un livre démesuré, contenant plus que la somme de tous les livres, et dont la Bible n'est plus qu'une infime partie. Dans un silence tonitruant, chaque homme attend. Enfin, le vent se lève, ouvre le Livre à la première page, et tu en commences la lecture. Chaque homme te comprend, car tu parles une langue universelle, celle de la Vérité. Les hommes ne te voient plus, ni toi, ni même le reste de l'assistance : ils ne font plus qu'écouter. Ils sont éblouis par ton visage, d'une telle blancheur qu'il est impossible d'en distinguer les traits. Chez chacun de ces hommes, le corps est figé, mais l'esprit jubile. Pas un seul n'a manqué à l'appel : c'est un rendez-vous que l'Humanité ne pouvait manquer.
Lorsque enfin tu prononces le dernier mot du livre, les hommes comprennent enfin pourquoi ils sont là, d'où ils viennent, à quoi ils sont destinés. De tous les livres, de tous les discours ils ne retiennent que celui-là. La philosophie, la psychologie, l'Histoire, la religion n'ont plus raison d'être. Grâce à ton travail acharné, grâce à la Vérité qui leur a montré le chemin, les hommes ont enfin trouvé Dieu.
Toi, tu ne L'as pas trouvé, et tu ne Le cherches même pas. Tu rentres seul chez toi, harassé, contemplant sur le chemin ces montagnes que désormais, chaque homme pourrait aplanir. Tu t'allonges sur le sol de ta cabane à présent vide, et te laisses emporter par la vague de l'éternité.
N-ième blog

Décidément je ne serai jamais satisfait des hébergeurs de blogs... Le dernier a fini par bugger on ne pouvait plus lires les commentaires... Ce changement est par contre pour moi l'occasion de ne publier plus que les petits textes ou nouvelles, textes qui se placent ainsi sous le signe des "pérégrinations intellectuelles", le titre de ce nouveau blog.

Citation de mon blog précédent (http://progrespolitique.blogmilitant.com) : " Ce blog est né malgré lui dans un bain de politique, j'espère qu'il mourra dans une mer de philosophie..."
"Pérégrinations intellectuelles" nait non pas dans une mer de philosophie (ouf), mais au moins dans un océan de fantaisie, en tous cas c'est ce que je lui souhaite.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à laisser vos commentaires maintenant que c'est possible!